Les « dubia » sont plus vivants que jamais. Et le cardinal Müller en ajoute un de son cru

Deux livres viennent récemment de sortir, tous deux sous la plume d’auteurs prestigieux et tous deux se voulant une réponse aux « dubia » exprimés il y a un an par quatre cardinaux au Pape François concernant l’exhortation post-synodale Amoris laetitia.

Le premier de ces livres, édité en Italie par Ares, a déjà beaucoup fait parler de lui.  C’est celui de Rocco Buttiglione, philosophe célèbre et interprète autorisé de la pensée philosophique de Jean-Paul II, aujourd’hui grand défenseur des « ouvertures » introduites par François concernant la communion aux divorcés remariés et héraut tout aussi déterminé de la parfaite continuité entre le magistère du pape actuel en matière de morale et celui de l’encyclique « Veritatis splendor » du pape Karol Wojtyla.

Mais plus encore que ce qu’écrit Buttiglione, rien de très neuf, c’est surtout la préface de son livre qui a beaucoup fait jaser.  Elle est signée par le cardinal Gerhard L. Müller, l’ex-préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi.

Et de fait, une telle préface a paru à beaucoup être contradictoire.

En effet, d’un côté Müller écrit qu’il partage entièrement les thèses de Buttiglione et en recommande chaleureusement la lecture.

D’un autre côté cependant, le cardinal présente de lui-même – explicitement – un seul cas d’accès éventuel à la communion de la part d’un catholique passé à une nouvelle union alors que son premier conjoint est encore en vie.  Il s’agit du cas où le premier mariage, bien que célébré à l’Eglise, doive être considéré comme invalide pour absence de foi ou pour manque des autres prérequis essentiels au moment de la célébration, mais qu’une telle invalidité « ne puisse pas être canoniquement prouvée ».

Dans ce cas, Müller écrit :
« Il est possible que la tension qui existe entre le statut public-objectif du ‘second’ mariage et la faute subjective puisse ouvrir, aux conditions décrites, l’accès au sacrement de la pénitence et à la sainte communion moyennant un discernement pastoral au for interne ».

Or, personne n’a remarqué que le cas hypothétique évoqué par Müller est le même que celui que Joseph Ratzinger avait déjà proposé et discuté à plusieurs reprises, tout en admettant lui aussi l’éventuel accès aux sacrements, toujours cependant avec une décision prise « au for interne » avec le confesseur et en étant attentif à ne pas causer un scandale public :

> Pas de communion pour les hors-la-loi. Mais Benoît XVI étudie deux exceptions

Si l’on s’en tient à ce qu’il écrit à la préface, tel est donc la pierre d’angle – tout à fait traditionnelle – sur laquelle le cardinal Müller se fonde concernant l’accès à la communion des divorcés remariés.

Buttiglione s’aventure quant à lui beaucoup plus loin en se prévalant de la caution bien peu compréhensible de l’ex-préfet de la doctrine.  Un « dubia » de plus, indiscutablement, plutôt qu’un de moins.

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Puis il y ce second livre en réponse aux « dubia » des quatre cardinaux.  Il a pour auteurs deux théologiens français de renom : le jésuite Alain Thomasset et le dominicain Jean-Michel Garrigues.

Ce livre défend lui aussi la continuité et la « complémentarité » entre l’exhortation Amoris laetitia du pape François et l’encyclique « Veritatis splendor » de Jean-Paul II.

Il se trouve lui aussi au centre d’un débat, comme le souligne cette intervention critique du philosophe Thibaud Collin, rédigée expressément pour Settimo Cielo.

Le professeur Collin enseigne la philosophie morale et politique au Collège Stanislas de Paris et fait partie des six experts laïcs qui s’étaient réunis à Rome le 22 avril dernier pour le séminaire d’étude sur Amoris laetitia significativement intitulé « Faire la clarté », que feu le cardinal Carlo Caffarra évoquait dans sa dernière – et ignorée – lettre au pape François.

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La casuistique ne s’est jamais aussi bien portée

par Thibaud Collin

En ces temps de confusion, tout ce qui semble aller dans le sens de la clarification est bienvenu. Grand est donc l’espoir de celui qui ouvre le petit livre « Une morale souple mais non sans boussole » des Pères Alain Thomasset et Jean-Miguel Garrigues, le premier jésuite et le second dominicain. Sous la houlette du cardinal Schönborn qui signe la préface, nos deux théologiens ont l’intention de répondre aux cinq « dubia » exposés par les cardinaux quant à la manière de comprendre certains passages de l’exhortation « Amoris laetitia ».

En refermant le livre, force est de constater que ces « dubia » n’ont pas disparu. On pourrait même dire qu’ils sortent, malheureusement, renforcés tant les arguments utilisés pour les dissiper produisent l’effet inverse. Il ne s’agit certes pas de s’en réjouir car le doute est une indétermination douloureuse de l’esprit. Et la matière concernée ici, la vie morale et sacramentelle des fidèles, est suffisamment grave pour estimer que la charité porterait à les dissiper de toute urgence. Comme on le sait, le Saint-Père n’a pas encore jugé bon de consentir à poser un tel geste.

En attendant la détermination pontificale, le débat continue et la division croît. Et plus le temps passe, plus il est clair que la réception d' »Amoris laetitia » va croiser les 50 ans d' »Humane vitae » et les 25 ans de « Veritatis splendor ». Or l’encyclique de Jean-Paul II répondait aux objections adressées à l’encyclique de Paul VI en remontant à leurs racines les plus profondes. Or lorsqu’on lit aujourd’hui nombre de textes consacrés à « Amoris laetitia », on a l’impression que l’histoire se répète. On éprouve un sentiment étrange devant une telle régression. Les quatre cardinaux, et en première ligne le cardinal de Bologne pour des raisons historiques évidentes, ont justement pointé en quoi le chapitre 8 d' »Amoris laetitia » semble avoir été écrit comme si « Veritatis splendor » n’avait jamais existé.

La thèse centrale est commune aux deux auteurs : il existe une complémentarité entre « Amoris laetitia » (AL) et « Veritatis splendor » (VS) et les « dubia » n’ont donc pas lieu d’être. Seuls ceux qui ont une lecture intransigeante de l’encyclique de saint Jean-Paul II considèrent que l’articulation des deux textes pose problème. Le Père Alain Thomasset expose dans un premier temps les grandes lignes de VS en la remettant dans son contexte historique : le défi du relativisme remettant en cause « les repères indispensables pour la conscience au moment de la décision » (p. 30); d’où le bienfait d’avoir réaffirmé l’existence d’actes intrinsèquement mauvais. Deux remarques : 1) cette mise en contexte n’est-elle pas trop allusive ? Le Père Thomasset ne présente en effet aucune des doctrines que VS réfute, et pour cause: il est l’héritier de ceux qui les ont développées. 2) Le contexte d’aujourd’hui est-il si différent de celui d’hier ? La suite du texte va confirmer nos craintes. Que l’on en juge sur pièces :

« Suffit-il, pour définir et évaluer moralement un acte conjugal qui recourt à la pilule de dire qu’il cherche à éviter toute procréation, alors qu’il peut être dans certains cas le seul moyen efficace de régulation des naissances en vue d’une paternité responsable ? […] De même comment prendre en compte la différence entre un acte d’adultère d’une personne mariée et une relation sexuelle au sein d’un couple stable de personnes remariées, alors que les circonstances et les intentions sont différentes? Les définitions des actes intrinsèquement mauvais ne suffisent pas à elles seules à cette évaluation morale qui restent trop abstraites et générales. Elles ne peuvent pas prendre en compte toute la complexité des situations vécues et l’ensemble du contexte devenu plus important qu’auparavant pour juger de l’application des normes. Une interprétation trop immédiate bloquerait trop vite l’intervention de la raison et de la conscience pour la définition de l’acte en question et son évaluation morale » (pp. 77-78).

On voit ici que le Père Thomasset après avoir déclaré adhérer à la doctrine de VS affirmant l’existence d’actes intrinsèquement mauvais la nie ! Il ne perçoit pas la contradiction car pour lui la notion d’intrinsèquement mauvais se déploie à une telle altitude stratosphérique et à un tel niveau de généralité qu’elle ne peut comme telle être déterminante dans la pratique. Il revient donc à la conscience de qualifier l’objet de l’acte, c’est-à-dire de lui donner un sens en le réflechissant dans son contexte et à partir de son intention. Tout devient dépendant d’une question de vocabulaire. L’évaluation morale repose sur la définition, c’est-à-dire sur la détermination du sens par la conscience en situation. La notion d' »acte intrinsèquement mauvais » n’est plus qu’une coquille vide, tout au plus un repère, une valeur formelle orientant la délibération. Elle ne signifie donc pas la même chose que pour VS : un acte qui ne peut jamais être choisi quelles que soient les ciconstances et l’intention du sujet car en le réalisant la personne nierait son vrai bien, se couperait de Dieu et de son propre bonheur. Le présupposé du Père Thomasset est que la loi morale est une norme faisant face à la liberté, la conscience devant se déterminer en arbitrant leur possible conflit. Le Père Thomasset projette donc sur VS une « forma mentis » légaliste, d’où la contradiction dans laquelle il tombe. Or selon saint Thomas, repris par VS, la loi morale est une lumière qui éclaire la raison sur le vrai bien de la personne et lui permet d’ordonner l’agir vers son bonheur. L’acte est donc dit bon ou mauvais selon qu’il est conforme ou non à la raison en relation avec les finalités de la personne. La conscience est cette lumière de vérité sur l’acte singulier à réaliser. Comme beaucoup aujourd’hui, le théologien jésuite se réfère à saint Thomas pour contester la portée universelle de la loi naturelle incapable d’embrasser la contingence et la complexité de la manière pratique. Mais la vertu de prudence n’a jamais consisté à autoriser des entorses ou à arbitrer des conflits de devoirs. Elle est ce par quoi le sujet détermine « hic et nunc » le chemin de la réalisation de son vrai bien. Le jugement de prudence est pratique et ne remplace pas le jugement de conscience. Seuls ceux qui conçoivent la loi naturelle sur le modèle de la loi politique peuvent s’appuyer sur la doctrine de saint Thomas pour valider des soi-disant exceptions aux préceptes négatifs. L’adultère ne sera jamais un acte bon pour la personne prise dans telle situation, même si elle lui donne un nouveau nom. Cette tactique est vieille comme le monde : chacun a tendance à présenter à sa conscience la situation selon le tour le plus avantageux, afin qu’elle cesse de le tourmenter. La casuistique, officiellement si décriée aujourd’hui, ne s’est jamais aussi bien portée. Et il y a fort à parier que même la béatification de Pascal ne changera rien à l’affaire!

Le Père Jean-Miguel Garrigues reconnaît que les « dubia » appellent une réponse mais il accuse le cardinal Gerhard Müller « en raison de sa position immobiliste » de ne pas avoir « rendu possible une collaboration fructueuse de la Congrégation pour la doctrine de la foi avec le pape » (p. 114). On peut lui objecter que le cardinal préfet a fait ce qu’il a pu pour préserver la continuité et la cohérence de la position de l’Eglise sur le sujet. Pas plus tard qu’en 1999, le cardinal Ratzinger en introduction d’un livre explicitement voulu par saint Jean-Paul II affirmait que la position de « Familiaris consortio » (n. 84) « est fondée sur la Sainte Ecriture » et qu’à ce titre elle « n’est pas un règlement purement disciplinaire, qui pourrait être changé par l’Eglise. Elle découle d’une situation objective qui, de soi, rend impossible l’accès à la sainte communion ». Le successeur du cardinal Ratzinger était donc tout à fait fonder à considérer que si le pape avait voulu changer une pratique si ancienne et si établie, il ne l’aurait pas fait dans une note de bas de page, note dont la signification n’est pas claire puisqu’elle ne précise pas le type de fidèles concernés.

Le Père Jean-Miguel Garrigues considère que les blocages actuels sont provoqués par « une école théologique » qui a contribué à rédiger « Veritatis splendor » mais qui a fini par l’absolutiser sans percevoir les limites de son champ d’application. L’encyclique de Jean-Paul II aborde principalement la matière morale sur le plan de la spécification objective de l’acte relevant de la raison, alors qu' »Amoris laetitia » l’aborde selon le plan de l’exercice relevant de l’appétit et donc des conditionnements. Les deux approches sont complémentaires parce que la raison et la volonté sont toutes deux à la racine de l’acte humain. Bref, l’objectivité de l’acte et l’imputabilité du sujet agissant ne doivent pas être confondues; il s’agit donc de distinguer pour unir. Le Père Garrigues accuse cette « école théologique » de refuser de prendre en compte le sujet dans la réflexion morale. Les « dubia » seraient ainsi dus à une rigidité mentale et à une étroitesse pastorale, travers enfin manifestés à l’occasion de la publication d' »Amoris laetitia ». Une lecture non rigide de VS telle que le Père Garrigues la propose permettrait non seulement de répondre aux « dubia » en soulignant la complémentarité des deux textes mais aussi de dénoncer formellement cette résurgence du tutiorisme en pleine postmodernité. Cependant la tactique consistant à séparer le bon grain de VS de l’ivraie de cette « école théologique » ne résiste pas à l’analyse.

Et en effet le Père Garrigues ne nomme jamais cette école; et il n’en discute jamais tel ou tel texte. Cela aurait pris trop de temps; cela l’aurait surtout conduit à constater l’inanité d’une telle accusation. On peut certes être en désaccord avec le cardinal Carlo Caffarra ou avec Mgr Livio Melina (puisque ce sont évidemment eux les principaux accusés innommés) mais il semble intellectuellement malhonnête de réduire leur réflexion et leur engagement pastoral (si on veut bien leur en reconnaître un!) à du tutiorisme et à de l’infidélité à Jean-Paul II due à un excès de zèle! Il faut vraiment ne jamais avoir lu une ligne de leurs écrits pour leur faire grief d’ignorer le sujet moral et l’ordre de l’exercice de l’acte. J’ai par exemple sous les yeux le texte d’une conférence que Mgr Caffarra a prononcé à Ars au début des années 1990. Elle porte sur la subjectivité chrétienne. Et justement la problématique était (déjà!) celle du légalisme moral dont le proportionnalisme n’est qu’une variante. Or seule une fine analyse de la dynamique de l’acte humain saisi dans l’intention volontaire devenant choix permet de sortir d’une approche où loi et conscience sont vues comme deux pôles concurrents. Ecoutons celui que saint Jean-Paul II avait choisi comme proche collaborateur sur un des sujets pastoraux qui lui tenaient le plus à cœur, l’éthique sexuelle, le mariage et la famille:

« Dans l’homme l’intention ne peut se réaliser que par et dans le choix. Dans l’existence humaine, ce qui est le plus décisif n’est pas le jugement de conscience, mais le jugement de choix. On ne devient pas chrétien en pensant le devenir, tout comme on n’existe pas en pensant exister. Je ne deviens pas très chrétien en pensant profondément au christianisme: la pensée de l’homme ne crée pas l’existence. Il existe un seul moyen de devenir chrétien: choisir-décider de devenir chrétien. Mais le jugement de conscience n’est que potentiellement pratique, alors que le jugement de choix est réellement pratique: c’est l’exercice de la raison dans l’action même du choix (Ia IIae, Q. 58, a. 2 c). La connaissance produite par le jugement de conscience est insuffisante car elle peut être négligée par la personne au moment du choix; cette connaissance peut être une connaissance qui ne considère pas la personne comme étant cet individu-là, avec ses désirs, et qui doit agir dans cette situation donnée. Si celle connaissance n’exprime pas ce que l’individu désire actuellement, elle reste inopérante ».

Carlo Caffarra était un fin connaisseur de Newman et de Kierkegaard. Il avait aussi très bien assimilé le personnalisme wojtylien fondé sur l’expérience intégrale de la personne dans son acte. Prétendre que cette « école théologique » ignore l’ordre de l’exercice est aussi absurde que d’isoler le chapitre central de VS de son premier chapitre méditant l’appel du jeune homme riche et de son troisième exhortant au martyre par fidélité à la volonté salvifique de Dieu.

Le père Garrigues répond oui au cinq « dubia ». Le discernement des conditionnements limitant la conscience et la volonté du sujet permet de conclure dans certains cas à la faible imputabilité du sujet engagé dans un état de vie en contradiction avec l’Evangile. Mais comme beaucoup l’ont déjà souligné, cela ne suffit pas à légitimer la réception des sacrements. Sauf à rompre avec la manière dont l’Eglise a pensé jusqu’ici l’articulation entre la foi, la vie morale et l’ordre sacramentel. Dire cela n’est pas nier la subjectivité au profit d’une objectivité mortifère. C’est au contraire rendre possible une subjectivation adéquate à la vérité intégrale sur l’être humain. Tel est le rôle de tout pasteur. Tel était le souci le plus profond de cet immense pasteur que fut Karol Wojtyla. A n’en pas douter une certaine lecture d' »Amoris laetitia » peut permettre de préciser et d’approfondir les modalités de cette subjectivation. Seul le Saint-Père peut déterminer la manière de bien recevoir l’exhortation. Alors ce texte ne sera plus occasion de division et de confusion mais de maturation et de communion.

Un article de Sandro Magister, vaticaniste à L’Espresso.