Le torchon brûle entre Rome et Malte

Une information, deux communiqués dissonants, un mystère.  Voici comment le sort de l’Ordre Militaire Souverain de Malte a été scellé entre ce 24 et le 25 janvier.

L’information, c’est la démission du Grand Maître de l’ordre, Fra’Matthew Festing.

Des sources officielles de l’Ordre ont rapporté que le Pape François avait reçu le Grand Maître en audience mardi 24 janvier après-midi, qu’il « lui a demandé de se démettre et qu’il a accepté ».

Le blog Settimo Cielo affirme avoir reçu l’assurance que le pape a incité le Grand Maitre à procéder selon les règles internes propres à de l’Ordre en ce qui concerne l’intérim et la nomination d’un successeur.

Ce qui a effectivement été confirmé dans le communiqué que l’Ordre a publié mercredi 25 janvier, au cours de l’après-midi, sur son site officiel:

« Le Grand Magistère de l’Ordre souverain de Malte a annoncé que le Grand Maître Fra ‘ Matthew Festing a convoqué le Souverain Conseil en session extraordinaire le samedi 28 janvier afin qu’il accepte sa renonciation à la charge de Grand Maître. Ceci est fait comme le prévoit l’article 16 de la Charte constitutionnelle de l’Ordre souverain de Malte.. » 

Au même moment, mercredi, la salle de presse du Saint-Siège publiait toutefois cet autre communiqué:

« Hier, 24 janvier 2017, au cours d’une audience avec le Saint-père, Son Altesse Fra’ Matthew Festing a remis sa démission de l’office de Grand Maître de l’Ordre Militaire Souverain de malte. 

Aujourd’hui, 25 janvier, le Saint-Père a accepté cette démission et a exprimé au Fra’Festing son appréciation et sa reconnaissance pour les sentiments de loyauté et de dévotion envers le Successeur de Pierre et sa disponibilité à servir humblement le bien de l’Ordre et de l’Eglise. 

Le gouvernement de l’Ordre sera assuré ad interim par le Grand Commandeur jusqu’à ce que le délégué du Pape soit nommé. » 

Dans le communiqué du Vatican, il y a au moins deux points dissonants:

Le premier c’est l’insistance sur l’acceptation de la démission de Festing par le pape, bien avant qu’elle n’ait été acceptée par le Souverain Conseil et qu’elle n’ait été « communiquée au Saint-Père » et de prendre « effet » conformément à cette même procédure constitutionnelle que ce même pape a exhorté à respecter.

Le second est un vrai mystère autour de ce « délégué pontifical » dont parle la nomination.

Le mot utilisé fait penser à une espèce de commissaire externe imposé par le Saint-Siège à l’Ordre.  On ne comprend pas encore au-dessus de qui ou à la place de qui ni pusique le pape François a incité en personne à procéder à l’élection régulière d’un nouveau Grand Maitre.

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Ci-dessous, nous reproduisons les articles de la Charte Constitutionnelle de l’Ordre de Malte qui font référence aux questions en objet et qui sont actuellement bafoués par le Vatican:

Art. 3 § 1 – L’Ordre est un sujet de droit international et exerce des fonctions de souveraineté. 

Art. 4 § 1 – L’Ordre est une personne juridique reconnue par le Saint-Siège. 

Art. 4 § 6 – La nature religieuse de l’Ordre n’exclut pas l’exercice des prérogatives souveraines lui revenant en sa qualité de sujet de droit international reconnu par les États. 

Art. 13 § 3 – L’élection du Grand Maître doit être communiquée au Saint-Père, par lettre de l’élu, avant qu’il ne prenne possession de sa charge. 

Art. 16 – La renonciation à la charge de Grand Maître doit être acceptée par le Souverain Conseil et communiquée au Saint-Père sous peine d’être sans effet. 

Art. 17 § 1 – En cas d’empêchement permanent, renonciation ou mort du Grand Maître, l’Ordre est régi par un Lieutenant Intérimaire en la personne du Grand Commandeur qui peut accomplir les actes d’administration ordinaire jusqu’à la cessation de la vacance de la charge. 

Art. 17 § 5 – La renonciation du Lieutenant de Grand Maître doit être acceptée par le Souverain Conseil par délibération communiquée au Saint-Père sous peine d’être sans effet. 

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La crise que traverse actuellement l’Ordre de Malte connaît un tournant avec la démission imposée ce 6 décembre dernier par le Grand Maître du Grand Chancelier Albrecht Freiherr von Boeselager qui a fait appel au Saint-Siège et obtenu du Pape Bergoglio la nomination d’une commission qui lui était ouvertement favorable chargée d’examiner les raisons du différend, commission rejetée par le Grand Maître en tant qu’ingérence dans la souveraineté de l’Ordre.

Le différend trouve cependant son origine dans l’opposition entre les défenseurs du profil religieux de l’Ordre – aujourd’hui réduits à quelques dizaines de membres électeurs – et les partisans d’une « laïcisation » de l’Ordre, particulièrement actifs dans sa composante allemande, la plus nombreuse et la plus active dans le domaine de l’aide humanitaire.

L’historique le plus détaillé de cette affaire se trouve dans ces deux articles qu’Edward Pentin a rédigé pour le national Catholic Register:

7 janvier 2017 – Disorder in the Ordre of Malta 

18 janvier 2017 – Order of Malta, Holy See Remain at Odds Over Inquiry Commission 

Voici les communiqués émanant de l’Ordre de Malte:

8 décembre 2016 – Cessation de la charge de Grand Chancelier 

13 décembre 2016 – La situation actuelle entre l’Ordre de Malte et Albrecht Freiherr von Boeselager 

15 décembre 2016 – Fra’ John Edward Critien nommé Grand Chancelier de l’Ordre souverain de Malte 

23 décembre 2016 – Déclaration du Grand Magistère 

10 janvier 2017 – Déclaration du Grand Magistère 

Un article de Sandro Magister, vaticaniste à L’Espresso