En 1970, Ratzinger était clairvoyant. La babel de l’Église était alors identique à aujourd’hui, à une différence près

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Ce 4 juin 1970, à Munich en Bavière, devant un millier de personnes suspendues à ses lèvres, un certain Joseph Ratzinger, professeur de théologie à l’Université de Ratisbonne tenait une conférence intitulée « Pourquoi je suis encore dans l’Église ».

Le texte de cette conférence a été publié en italien d’abord par les éditions Queriniana en 1971, puis chez Rizzoli en 2008, et enfin dans le volume VIII de l’ « Opera omnia » sorti des presses de la Librairie Éditrice du Vatican.

Nous vous proposons ici la partie initiale de cette conférence, celle dans laquelle Ratzinger décrivait l’état de l’Église catholique des turbulentes années de l’après-concile et de l’après mai 1968.

En la relisant aujourd’hui, à plus d’un demi-siècle d’écart, on est impressionné de constater à quel point la même « confusion babélique » de ces années-là se soit prolongée et étendue jusqu’à aujourd’hui, avec pour unique différence supplémentaire importante qu’elle a fini par atteindre la chaire pontificale, avec Jorge Mario Bergoglio.

Bonne lecture du quinze août !

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Pourquoi je suis encore dans l’Église

de Joseph Ratzinger

Des raisons pour ne plus rester dans l’Église, il y en a beaucoup aujourd’hui, et elles vont dans tous les sens. Ceux qui se sentent poussés à tourner le dos à l’Église ne sont plus seulement ceux qui se sont éloignée de la foi de l’Église, ceux qui trouvent l’Église trop en retard, trop médiévale, trop hostile au monde et à la vie, mais également ceux qui ont aimé la figure historique de l’Église, sa liturgie, son indépendance des modes du moment, son reflet d’éternité. Ceux-là ont l’impression que l’Église est en train de trahir sa véritable nature, qu’elle capitule devant la mode et qu’elle est donc en train de perdre son âme : ils sont déçus comme un amoureux qui subit une trahison amoureuse et envisage sérieusement la rupture.

Mais d’un autre côté, les raisons pour rester dans l’Église sont également très contradictoires. Ceux qui restent ne sont plus seulement ceux qui conservent envers et contre tout leur foi dans la mission de l’Église, ou ceux qui ne veulent pas renoncer à une vieille habitude à laquelle ils tiennent (même s’ils en font rarement usage). Ceux qui restent aujourd’hui dans l’Église avec le plus de vigueur sont justement ceux qui rejettent toute sa réalité historique et qui contestent avec passion le sens que ses ministres cherchent à lui donner ou à lui conserver. Malgré qu’ils veuillent en finir avec tout ce que l’Église est et a été, ils sont fermement déterminés à ne pas se laisser mettre à la porte, parce qu’ils espèrent pourvoir transformer l’Église en ce qu’elle devrait devenir selon eux.

Et c’est ainsi que l’on se retrouve face à une véritable confusion babélique pour l’Église, car non seulement les raisons pour et contre elle se retrouvent emmêlées de la façon la plus étrange mais surtout parce qu’une entente semble quasi impossible. Et surtout, cela suscite la méfiance, parce que l’être-dans-l’Église a perdu son propre caractère sans équivoque et que personne n’ose plus avoir confiance en la sincérité de l’autre. L’affirmation pleine d’espérance que Romano Guardini a lancée en 1921 nous semble aujourd’hui inversée : « Un processus de grande envergure a commencé : l’Église s’éveille dans les consciences ». Aujourd’hui, au contraire, cette phrase devrait sonner comme ceci : « Un processus de grande envergure est en cours : l’Église s’éteint dans les âmes et se divise dans les communautés ». Dans un monde qui tend à l’unité, l’Église se déchire dans des ressentiments nationalistes, critiquant ce qui est différent et glorifiant les particularismes locaux. Entre les partisans de la mondanité et ceux de la réaction qui s’accrochent trop aux signes extérieurs et au passé, entre le mépris de la tradition et la confiance positiviste d’une foi prise à la lettre, il ne semble pas il y avoir de juste milieu. L’opinion publique assigne inexorablement une place à chacun. Elle a besoin d’étiquettes claires et ne s’encombre pas de nuances : celui qui n’est pas pour le progrès est contre lui ; il faut être soit conservateur soit progressiste.

Grâce à Dieu, la réalité est naturellement bien plus diverse : il reste aujourd’hui, mais en secret et presque sans voix, entre ces deux extrêmes, ceux qui veulent simplement accomplir la véritable mission de l’Église, même en ces temps de confusion : le culte et l’acceptation de la vie quotidienne à partir de la parole de Dieu. Mais ils ne correspondent pas à l’image que l’on veut en avoir et c’est la raison pour laquelle ils restent muets dans une large mesure : la véritable Église n’est certes pas invisible, mais elle est profondément cachée sous les méfaits des hommes.

Voilà pour une première ébauche du contexte dans lequel cette question se pose aujourd’hui : pourquoi est-ce que je reste encore dans l’Église ? Pour pouvoir donner une réponse sensée, il faut d’abord approfondir davantage l’analyse de ce contexte historique qui avec le mot « progrès » concerne directement notre sujet, et nous devons comprendre les raisons qui nous ont conduit à cette situation.

Comment avons-nous pu arriver à une telle confusion babélique alors que l’on s’attendait en revanche à assister à une nouvelle Pentecôte ? Comment a-t-il été possible qu’au moment même où l’on pensait que le Concile avait cueilli le fruit arrivé à maturité du réveil des décennies précédentes, plutôt que la richesse de l’accomplissement on se soit retrouvé face à un vide inquiétant ? Comment un tel grand élan vers l’unité a-t-il pu déboucher sur la division ?

Il semble que dans notre effort pour comprendre l’Église et réaliser un travail concret sur cette dernière – un travail qui s’est d’ailleurs mué en une véritable lutte au sein du Concile – nous nous soyons tellement approchés que nous ne parvenions plus à la percevoir dans son ensemble : il semble que nous soyons devenus incapables de voir la ville derrière les maisons, la forêt derrière les arbres. La perspective du présent a transformé notre regard sur l’Église d’une manière telle que nous ne la voyons pratiquement plus que sous l’aspect de la faillibilité, en nous demandant ce que nous allons bien pouvoir en faire. Le grand effort de réforme interne à l’Église a fait oublier tout le reste ; elle n’est plus pour nous aujourd’hui qu’une structure, que l’on peut transformer et qui nous amène à nous interroger sur ce qu’il faudrait changer chez elle pour la rendre plus efficace pour atteindre les objectifs que chacun de nous lui attribue.

Le fait de se poser ce genre de question montre à quel point le concept même de réforme est complètement galvaudé dans la conscience commune et a été détourné de son sens profond. La réforme, dans sa signification première, est un processus spirituel très proche de la conversion et en ce sens, il appartient au cœur du phénomène chrétien ; ce n’est qu’à travers la conversion que l’on devient chrétien, et c’est valable pour toute la vie de la personne et pour toute l’histoire de l’Église. Même l’Église continue à vivre en se convertissant toujours de nouveau au Seigneur, en se gardant de se replier sur elle-même et sur ses propres petites habitudes, qui sont si volontiers contraires à la vérité.

Mais si l’on coupe la réforme de ce contexte, c’est-à-dire de l’effort de conversion et si l’on attend le salut uniquement du changement d’autrui, ou de formes et d’adaptations toujours nouvelles à l’époque actuelle, on parviendra peut-être à quelque résultat, mais dans son ensemble, la réforme ne sera qu’une caricature d’elle-même. Une telle réforme, en fin de compte, ne peut conduire que vers des choses sans importance, qui sont secondaires dans l’Église ; il ne faut donc pas s’étonner qu’à la fin, l’Église elle-même leur paraisse quelque chose de secondaire.

Si on réfléchit à cela, on comprend mieux le paradoxe qui ressort des efforts de rénovation de notre époque ; l’effort pour rendre moins lourdes des structures désormais rigidifiées, pour corriger les formes du ministère ecclésiastique issues du Moyen Âge ou encore davantage de l’époque de l’absolutisme et pour libérer l’Église de toutes ces couches afin de revenir à un service plus simple selon l’esprit de l’Évangile. En effet, ces efforts ont conduit à surévaluer l’élément institutionnel, ce qui est presque sans précédent dans l’Église. Les institutions et les ministères de l’Église sont certes critiqués d’une manière plus radicale qu’avant, mais ils monopolisent l’attention d’une manière plus exclusive que jamais : beaucoup pensent qu’aujourd’hui, l’Église ce n’est que cela. La problématique de l’Église s’épuise alors dans les combats sur ses institutions ; on ne veut pas laisser un appareil aussi vaste inutilisé mais on le trouve, à bien des égards, inadapté aux nouveaux objectifs qui lui sont assignés.

Derrière cela, se profile un deuxième point, le problème effectif : la crise de la foi, qui est le véritable nœud de la question. Au point de vue sociologique, l’Église s’étend bien au-delà du cercle de ses fidèles et cette absence de vérité, désormais institutionnalisée, l’aliène profondément de sa vraie nature. L’effet médiatique du Concile et la perspective d’un rapprochement possible entre la foi et l’absence de foi – un rapprochement que l’on a voulu voir dans ses documents – ont radicalisé cette aliénation à l’extrême. Bien souvent, le Concile a été applaudi par ceux qui n’avaient aucune intention de devenir croyant au sens de la tradition chrétienne et qui ont plutôt vu dans ce « progrès » de l’Église une confirmation de leurs choix et de leur chemin.

Mais dans le même temps, la foi est entrée en ébullition au sein même de l’Église. Le problème de la médiation historique entraîne l’antique Credo dans une pénombre d’incertitude et d’ambigüité dans laquelle les vérités perdent leurs contours ; l’objection des sciences naturelles ou plus encore de ce que l’on considère comme étant la conception cosmologique moderne a fait sa part pour aggraver ce processus. La frontière entre l’explication et la négation devient toujours plus floue sur les questions principales : que signifie vraiment « ressuscité d’entre les morts ? ». Qui est-ce qui croit, qui est-ce qui interprète, qui est-ce qui nie ? Et pendant que l’on discute des limites de l’interprétation, on perd de vue le visage de Dieu. La « mort de Dieu » est un processus très réel, qui pénètre aujourd’hui en profondeur au sein de l’Église. Dieu meurt dans la chrétienté, semble-t-il. Parce que là où la résurrection devient l’expérience d’une mission perçue comme accomplie, Dieu n’est plus présent avec son œuvre. Mais au fond, est-ce que Dieu agit encore ? Voilà la question qui se pose spontanément. Qui a encore le courage d’être à ce point réactionnaire pour croire que l’affirmation « Il est ressuscité » est réelle ? Ce qui est progrès pour l’un est incrédulité pour l’autre, et ce qui était jusqu’ici inconcevable devient alors normal, c’est-à-dire que des personnes qui ont depuis longtemps abandonné la foi de l’Église se considèrent encore avec bonne conscience comme étant les véritables chrétiens progressistes.

Pour eux, le seul critère sur lequel on peut juger l’Église, c’est l’efficacité avec laquelle elle fonctionne ; mais on peut alors se demander quelle serait la véritable efficacité et dans quel but il faudrait l’utiliser. Pour critiquer la société, pour aider les pays en voie de développement, pour fomenter la révolution ? Ou pour solenniser les fêtes locales ? Dans tous les cas, il faut recommencer depuis le début, parce que l’Église n’a pas été conçue pour tout cela à l’origine et qu’en effet, dans sa forme actuelle, elle n’est pas adaptée pour remplir ces fonctions. C’est comme cela que le malaise grandit aussi bien chez les croyants que chez les non-croyants. Le droit de citoyenneté que l’incrédulité a obtenu dans l’Église rend la situation toujours plus insupportable pour les uns et pour les autres ; et surtout, à travers ces processus, le programme de réforme a abouti à une ambigüité singulière, que beaucoup considèrent comme insoluble.

Naturellement, on peut objecter que tout cela n’est pas représentatif de notre situation dans son entièreté. Il y a également de nombreux éléments positifs, qui se sont développés ces dernières années et que l’on ne peut absolument pas passer sous silence : la nouvelle liturgie est plus accessible au peuple, la sensibilité pour les problèmes sociaux, la meilleure compréhension entre les chrétiens de différentes confessions, la diminution d’une certaine peur due à une foi trop attachée à la lettre, et bien d’autres choses encore. Tout cela est vrai et il ne faut pas le sous-estimer mais ce n’est pas représentatif de l’atmosphère générale de l’Église. Au contraire, tout cela a été entaché dans le même temps par cette même ambigüité issue de la disparition des frontières précises entre foi et incrédulité. Dans un premier temps seulement, le résultat de cette disparition a semblé être une libération. Aujourd’hui, il est clair que, malgré tous les signes d’espérance qui existent encore, ce processus n’a pas donné naissance à une Église moderne mais bien à une Église profondément déchirée et plus problématique que jamais.

Nous devons l’admettre clairement une bonne fois pour toutes : le Concile Vatican I avait décrit l’Église comme « signum levatum in nationes », comme le grand étendard eschatologique visible de loin, qui rassemble et réunit les hommes autour de lui. Selon le concile de 1870, elle représente ce signe annoncé par Isaïe (11, 12), visible de loin, que chaque homme peut reconnaître et qui montre à tous le chemin sans équivoque. Avec sa diffusion merveilleuse, sa profonde sainteté, sa fécondité en tout ce qui est bon et sa stabilité à toute épreuve, elle représente le véritable miracle du christianisme, la meilleure preuve de son origine divine face au monde et à l’histoire.

Aujourd’hui, c’est plutôt le contraire qui semble vrai : ce n’est pas une institution prodigieusement répandue mais une association vide et stagnante, qui n’est en mesure de dépasser sérieusement ni les frontières de l’esprit européen ni celles du Moyen Âge ; non pas une profonde sainteté mais un ensemble de toutes les actions honteuses des hommes, souillée et mortifiée par une histoire remplie de scandales, des persécutions des hérétiques aux procès contre les sorcières, en passant par la persécution des Juifs et l’asservissement des consciences jusqu’à la dogmatisation d’elle-même et à la résistance à l’évidence scientifique : à tel point que ceux qui font partie de cette histoire ne peuvent que se couvrir honteusement la face ; et enfin en guise de stabilité, elle a cédé à la complaisance envers tous les courants de l’histoire, au colonialisme, au nationalisme et même à la tentative de s’adapter au marxisme et, là où c’était possible, de se confondre avec lui.

Si c’est ainsi que sont les choses, alors on dirait bien que l’Église n’est plus le signe qui incite à la foi, mais plutôt le principal obstacle à son acceptation…

Sandro Magister est vaticaniste à L’Espresso.

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Date de publication: 15/08/2023