Justice sera faite. Mais sur les affaires Rupnik et « Lute », la démarche de Léon XIV est incertaine

Solide expert en droit, le pape Léon XIV a d'ores et déjà impri­mé sa mar­que réfor­ma­tri­ce en impo­sant un tour­nant radi­cal au "pro­cès du siè­cle". Cette pro­cé­du­re, visant le car­di­nal Becciu ain­si que les insti­ga­teurs de la débâ­cle immo­bi­liè­re du 60 Sloane Avenue à Londres, témoi­gne de sa volon­té d'assainissement.

Le 17 mars, la Cour d’Appel de l’État de la Cité du Vatican a décré­té la « nul­li­té rela­ti­ve » du pro­cès en pre­miè­re instan­ce et ordon­né la « repri­se à zéro des déba­ts », ain­si que la mise à dispo­si­tion des accu­sés de tou­tes les piè­ces et de tous les actes de pro­cé­du­re.  Cette démar­che s’inscrit dans l’obéissance aux prin­ci­pes fon­da­men­taux énon­cés par le pape lors de la ren­trée des tri­bu­naux, trois jours plus tôt : le respect des garan­ties de pro­cé­du­re, l’impartialité du juge et l’effectivité véri­ta­ble des droi­ts de la défen­se, tous con­si­dé­rés com­me ayant été gra­ve­ment bafoués au cours du pre­mier pro­cès.

Mais c’est sur un autre ter­rain judi­ciai­re que la démar­che de Léon sem­ble à ce jour plus indé­ci­se. Il s’agit des pro­cès cano­ni­ques pour les abus sexuels com­mis par des mem­bres du cler­gé sur des mineurs et des adul­tes « vul­né­ra­bles ».

Le 18 mars, dans la let­tre envoyée en son nom par le car­di­nal secré­tai­re d’État Pietro Parolin aux évê­ques fra­nçais réu­nis en assem­blée plé­niè­re à Lourdes, le pape leur a deman­dé de con­ti­nuer à mani­fe­ster aus­si bien « la sol­li­ci­tu­de de l’Église envers les vic­ti­mes » que « la misé­ri­cor­de de Dieu envers tous », appe­lant dans la fou­lée à ce que « les prê­tres cou­pa­bles d’abus ne soient pas exclus de cet­te misé­ri­cor­de et qu’ils fas­sent l’objet de vos réfle­xions pasto­ra­les ».

S’en est sui­vie une vague de pro­te­sta­tions de la part des défen­seurs des vic­ti­mes les plus achar­nés en rai­son de cet­te éga­li­té de trai­te­ment que le pape a sou­hai­té éten­dre aux auteurs d’abus eux-mêmes. Mais il faut ajou­ter qu’en d’autres occa­sions, Robert F. Prevost avait déjà pris la défen­se des droi­ts pour tous, tout en étant bien con­scient que « dire cela est par­fois une cau­se de souf­fran­ces sup­plé­men­tai­res pour les vic­ti­mes ».

Il l’avait déjà affir­mé notam­ment lors d’un entre­tien avec Elise Ann Allen publié dans un livre sor­ti au Pérou à la fin de l’été 2025 :

« Le fait qu’une vic­ti­me sor­te du silen­ce et for­mu­le une accu­sa­tion, et que cet­te accu­sa­tion soit pré­su­mée fon­dée, n’annule en rien la pré­somp­tion d’innocence. Et donc qu’il fail­le éga­le­ment pro­té­ger l’accusé et que ses droi­ts doi­vent être respec­tés. » Et ce d’autant plus que “les sta­ti­sti­ques démon­trent que bien plus de 90 % des per­son­nes qui témoi­gnent et por­tent des accu­sa­tions sont de véri­ta­bles vic­ti­mes, disent la véri­té et n'inventent rien. Cependant, il exi­ste aus­si tou­tes sor­tes de cas avé­rés de faus­ses accu­sa­tions. Certains prê­tres ont eu leur vie bri­sée à cau­se de cela. »

Toujours dans le même livre, le pape Léon affir­me que même si la que­stion des abus est d’une impor­tan­ce fon­da­men­ta­le, l’Église ne peut pas délais­ser ce qui fait le cœur de sa mis­sion : « Nous ne pou­vons pas fai­re en sor­te que l’Église se con­cen­tre exclu­si­ve­ment sur cet­te pro­blé­ma­ti­que, par­ce que ce ne serait pas une répon­se authen­ti­que à ce que le mon­de attend en ter­mes d’impératifs de la mis­sion de l’Église »

Le 4 novem­bre sui­vant, à Castel Gondolfo, en répon­se à une que­stion sur le pro­cès cano­ni­que en cours con­tre l’artiste et ex-jésuite Marko I. Rupnik, le pape Léon réaf­fir­mait que « l’Église doit respec­ter le droit de tou­tes les per­son­nes » et que « jusqu’à pre­u­ve du con­trai­re, le prin­ci­pe de la pré­somp­tion d’innocence est éga­le­ment d’application dans l’Église ».

Or, ce pro­cès est juste­ment celui qui est le plus emblé­ma­ti­que de l’opacité et des inco­hé­ren­ces qui pèsent enco­re aujourd’hui sur le Saint-Siège en matiè­re de gestion des abus.

Le cas de Rupnik a été abor­dé à de nom­breu­ses repri­ses sur Settimo Cielo. Cette affai­re avait écla­té au grand jour avec les pre­miers dépô­ts publics de plain­tes en décem­bre 2022, après avoir con­nu un pro­lo­gue secret en mai 2020 avec l’excommunication du célè­bre mosaï­ste pour avoir absous en con­fes­sion une com­pli­ce d’un péché « con­tre le sixiè­me com­man­de­ment » : une excom­mu­ni­ca­tion qui allait cepen­dant être rapi­de­ment levée à la deman­de du pape François.

Une secon­de pro­cé­du­re pour abus sexuels sur plu­sieurs reli­gieu­ses de la com­mu­nau­té qu’il avait fon­dée a été ouver­te con­tre le P. Rupnik en 2021, avant d’être elle aus­si clas­sée sans sui­te en octo­bre 2022 pour le motif que les fai­ts qui lui éta­ient repro­chés, bien que « la maté­ria­li­té des accu­sa­tions ait été éta­blie », deva­ient être « con­si­dé­rés com­me pre­scri­ts pour dépas­se­ment des délais de l’action publi­que ».

L’affaire étant deve­nue publi­que, la Compagnie de Jésus impo­sa à son tour des sanc­tions à Rupnik, qu’il igno­ra d’ailleurs lar­ge­ment, avant de l’expulser de l’ordre, en con­si­dé­rant que les fai­ts dénon­cés par de nom­breu­ses vic­ti­mes éta­ient non seu­le­ment cré­di­bles mais qu’ils se carac­té­ri­sa­ient sur­tout par leur gra­vi­té inouïe, avec des abus spi­ri­tuels et phy­si­ques per­pé­trés au nom d’aberrantes justi­fi­ca­tions théo­lo­gi­ques et mysti­ques.

Entretemps, le P. Rupnik cla­mait son inno­cen­ce et se fai­sait incar­di­ner com­me prê­tre dans le dio­cè­se de Koper en Slovénie où il con­ti­nuait à jouir de puis­san­tes pro­tec­tions, en par­ti­cu­lier grâ­ce à celui qui était à l’époque le Vicaire géné­ral de Sa Sainteté pour le dio­cè­se de Rome, le car­di­nal Angelo De Donatis, aujourd’hui Pénitencier majeur du Saint-Siège, qui qua­li­fiait tou­te cet­te affai­re de « cam­pa­gne de déni­gre­ment média­ti­que ».

La com­mis­sion pon­ti­fi­ca­le pour la pro­tec­tion des vic­ti­mes pré­si­dée par le car­di­nal Sean O’Malley fit pres­sion pour obte­nir la tenue d’un pro­cès en bon­ne et due for­me et qui par­vint à con­vain­cre le pape François d’ordonner le 27 octo­bre 2023 l’ouverture d’un nou­veau pro­cès, cet­te fois sans tenir comp­te de la limi­te de pre­scrip­tion de vingt ans qui cou­vrait la quasi-totalité des déli­ts repro­chés au P. Rupnik.

Et en effet, dès l’été 2020, le pape François avait intro­duit dans les pro­cès cano­ni­ques de nou­vel­les règles qui non seu­le­ment auto­ri­sa­ient mais encou­ra­gea­ient même à déro­ger à cet­te pre­scrip­tion, au nom de la « tolé­ran­ce zéro » uni­ver­sel­le­ment récla­mée à cor et à cris con­tre les per­son­nes accu­sées d’abus sexuels : une déro­ga­tion aujourd’hui lar­ge­ment mise en œuvre dans les pro­cès cano­ni­ques mais que tous les juri­stes con­si­dè­rent ini­ma­gi­na­ble en matiè­re de droit civil, tant elle ouvre la por­te à une for­me de justi­ce expé­di­ti­ve, aux anti­po­des du garan­ti­sme auquel le pape Léon est très atten­tif.

Il n’en demeu­re pas moins que ce pro­cès aus­si traî­ne en lon­gueur. Il aura fal­lu atten­dre le 13 octo­bre 2025 pour appren­dre que le Dicastère pour la Doctrine de la foi avait enfin trou­vé et nom­mé les juges, cinq « fem­mes et clercs » exté­rieurs au Saint-Siège dont les noms n’ont pas enco­re été com­mu­ni­qués. « Les pro­cès judi­ciai­res pren­nent beau­coup de temps et je sais qu’il est très dif­fi­ci­le aux vic­ti­mes de s’entendre deman­der de fai­re pre­u­ve de patien­ce », a décla­ré à ce sujet le pape Léon le 4 novem­bre der­nier, des mots qui sont d’ailleurs tou­jours d’actualité vu l’absence de tou­te avan­cée depuis lors.

Mais en atten­dant, une autre affai­re a écla­té, et elle con­cer­ne cet­te fois le pape en per­son­ne.

Le 22 novem­bre 2025, une jeu­ne péru­vien­ne qui s’appelle Ana María Quispe Díaz, qui pré­tend avoir été vic­ti­me d’abus sexuels depuis qu’elle est tou­te peti­te, en com­pa­gnie de ses deux sœurs et d’autres enfan­ts, a décla­ré dans un com­mu­ni­qué avoir été infor­mée que dix jours plus tôt, le 13 novem­bre, le pape avait con­cé­dé la dispen­se de l’état clé­ri­cal à leur abu­seur pré­su­mé, le P. Eleuterio Vásquez González, un prê­tre de Chiclayo sur­nom­mé « Lute », l’exonérant de tout pro­cès cano­ni­que, pour des fai­ts qui se sera­ient dérou­lés pen­dant que Robert F. Prevost était l’évêque de ce dio­cè­se.

La pre­miè­re enquê­te ouver­te à la sui­te de la plain­te avait déjà été con­dui­te « avec des erreurs de pro­cé­du­re », selon la respon­sa­ble pour les abus du dio­cè­se de Chiclayo, mais Ana María Quispe Díaz a sur­tout pro­te­sté face au refus d'un pro­cès régu­lier qui éta­bli­rait enfin la véri­té des fai­ts et pro­té­ge­rait les vic­ti­mes.

Le com­mu­ni­qué se ter­mi­nait sur une « deman­de d’audience per­son­nel­le avec le pape, pour lui expli­quer la dou­leur que de tel­les situa­tions cau­sent aux vic­ti­mes et lui deman­der un chan­ge­ment de cap dans la maniè­re dont l’Église trai­te le cas d’abus.

Deux jour­na­li­stes péru­viens, Paola Ugaz et Pedro Salinas éta­ient déjà inter­ve­nus pour pren­dre la défen­se de Prevost, com­me évê­que de Chiclayo et com­me pape, dès l'apparition de ces accu­sa­tions en 2023, Amis de lon­gue date de Robert Prevost, ils sont très actifs depuis 2015 dans la dénon­cia­tion de cri­mes com­mis au sein d'une socié­té de vie apo­sto­li­que fon­dée au Pérou, le « Sodalitium Christianae Vitae », dis­sou­te par le pape François à la fin de son pon­ti­fi­cat.

Cependant, le pape Prevost n'a jamais pro­non­cé un seul mot en public sur ces accu­sa­tions le con­cer­nant, pas même après sa mise en cau­se direc­te par Ana María Quispe Díaz. Tout le con­trai­re de ce qu'avait fait Benoît XVI quand il avait été con­fron­té à des accu­sa­tions simi­lai­res d’avoir « cou­vert » un prê­tre abu­seur, quand il était arche­vê­que de Munich et Freising.

Au con­trai­re. Lorsque ces accu­sa­tions refi­rent sur­fa­ce durant sa der­niè­re année de vie, en jan­vier 2022, Benoît XVI a de nou­veau réa­gi avec un mémoi­re de 82 pages, rédi­gé par un grou­pe d'amis sur la base d'une docu­men­ta­tion abon­dan­te, sui­vi d'une décla­ra­tion per­son­nel­le cor­ri­geant « une erreur » con­te­nue dans le rap­port et qui a fait l’objet d’une let­tre adres­sée le 6 février aux fidè­les de l'archidiocèse alle­mand.

Cette let­tre, qui comp­te par­mi ses tout der­niers écri­ts, méri­te d'être lue inté­gra­le­ment. Benoît XVI y rap­pel­le la con­fes­sion et la deman­de de par­don pour notre « très gran­de » fau­te que « l'Église pla­ce jour après jour au début de la célé­bra­tion de la Sainte Messe ». Et il pour­suit :

« Je com­prends de plus en plus la répu­gnan­ce et la peur que le Christ a res­sen­ties sur le Mont des Oliviers quand il a vu tout ce qu’il allait devoir sur­mon­ter inté­rieu­re­ment. Que les disci­ples dor­ment à ce moment-là repré­sen­te malheu­reu­se­ment la situa­tion qui, aujourd’hui enco­re, se repro­duit et par laquel­le je me sens aus­si inter­pel­lé. Ainsi, je ne peux que prier le Seigneur et sup­plier les anges et tous les sain­ts et vous aus­si, chè­res sœurs et frè­res, de prier pour moi le Seigneur notre Dieu ».

Et enco­re :

« Bientôt, je serai face au juge ulti­me de ma vie. Bien que, regar­dant en arriè­re ma lon­gue vie, je puis­se avoir beau­coup de motifs de frayeur et de peur, mon cœur reste joyeux par­ce que je crois fer­me­ment que le Seigneur n’est pas seu­le­ment le juge juste mais, en même temps, l’ami et le frè­re qui a déjà souf­fert lui-même mes man­que­men­ts et qui, en tant que juge, est aus­si mon avo­cat, Paraclet. […] Il me revient sans ces­se à l’esprit ce que Jean rap­por­te au début de l’Apocalypse : il voit le Fils de l’homme dans tou­te sa gran­deur et tom­be à ses pieds com­me mort. Mais Lui, posant sur lui sa main droi­te, lui dit : ‘Ne crains pas ! C’est moi’ (cf. Ap 1, 12 – 17) ».

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