Sur l’Ukraine et le reste. Quand François dévoile le fond de sa pensée

Dimanche 2 octobre, pendant l’Angélus, le Pape François a fait un saut de qualité en parlant de la guerre en Ukraine, par rapport à tout ce qu’il avait déjà dit auparavant.

Il l’a décrite comme étant totalement et uniquement une agression de la part de la Russie, en appelant ses atrocités par leur nom. Il n’a pas eu un seul mot de critique sur la résistance armée de l’Ukraine. Mais surtout, il a demandé « avant tout au président de la Fédération de Russie » un cessez-le-feu et le lancement de négociations ouvertes « des propositions de paix sérieuses », consistant en « des solutions non pas imposées par la force mais concertées, justes et stables », dans le respect de « la valeur de la vie humaine », de la « souveraineté et de l’intégrité territoriale » et des « droits des minorités ».

Et cette fois, le Pape s’est abstenu de parler de la thèse qui affirme qu’il s’agirait en réalité d’une guerre par procuration provoquée et combattue par l’Occident contre la Russie, contrairement à ce qu’il avait soutenu lors de ses interventions précédentes.

Mais jusqu’à quel point le Pape François a-t-il changé son avis personnel sur la guerre en Ukraine, un avis cette fois certainement recadré par la Secrétairerie d’État, par rapport à ce qu’il a dit à de nombreuses occasions quand il parlait à bâtons rompus, sans les précautions de la diplomatie ?

Depuis des années, il y semble surtout il y avoir deux occasions auxquelles le Pape François dit ce qu’il pense en toute liberté : les conférences de presse sur les vols de retour de ses voyages internationaux et les entretiens avec les jésuites des différentes nations qu’il va visiter.

En ce qui concerne les conférences de presse en avion, les transcriptions intégrales se trouvent dans les actes officiels du Saint-Siège. Et en ce qui concerne la transcription et la publication des entretiens avec les jésuites, c’est à chaque fois « La Civilità Cattolica » qui s’en charge.

Ce qui va suivre est une anthologie de certaines des choses que François a dites lors des entretiens avec ses confrères de la Compagnie de Jésus, de 2019 à nos jours, en ordre chronologique à partir des plus récentes.

Toutes ses déclarations sont les siennes, sans filtre. Elles sont les plus révélatrices du fond de sa pensée.

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Nour-Sultan, Kazakhstan, le 15 septembre 2022, avec les jésuites de Russie, de Biélorussie et du Kirghizistan (photo)

Sur les responsabilités de l’Occident dans la guerre en Ukraine :

« Il y a une guerre en cours, et je pense que c’est une erreur de penser que c’est un film de cow-boys où il y a des bons et des méchants. Et c’est aussi une erreur de penser qu’il s’agit d’une guerre entre la Russie et l’Ukraine et que c’est tout. Non : c’est une guerre mondiale. Ici, la victime de ce conflit est l’Ukraine. Je vais expliquer pourquoi cette guerre n’a pas été évitée. La guerre est comme un mariage, dans un certain sens. Pour comprendre, il faut étudier la dynamique qui a développé le conflit. Des facteurs internationaux ont contribué à provoquer la guerre. J’ai déjà mentionné qu’un chef d’État, en décembre de l’année dernière, est venu me dire qu’il était très inquiet parce que l’OTAN était allée aboyer aux portes de la Russie sans comprendre que les Russes sont impériaux et craignent l’insécurité aux frontières. Il craint que cela ne provoque une guerre ; et elle a éclaté deux mois plus tard. On ne peut donc pas raisonner de manière simpliste sur les causes du conflit. Je vois des impérialismes en conflit. Et, lorsqu’ils se sentent menacés et en déclin, les impérialismes réagissent en pensant que la solution est de déclencher une guerre pour se rattraper, et aussi de vendre et de tester des armes ».

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Québec, le 29 juillet 2022, avec les jésuites du Canada

Sur la synodalité de l’Église :

« Voyez, cela me dérange que l’adjectif « synodal » soit utilisé comme si c’était la recette de dernière minute pour l’Église. Quand on dit « Église synodale », l’expression est redondante : l’Église est synodale, ou elle n’est pas Église. C’est pourquoi nous en sommes venus à un Synode sur la synodalité : pour le réaffirmer. […] En 2001, j’ai été rapporteur pour le Synode des évêques. Je remplaçais le cardinal Egan qui, en raison de la tragédie des Twin Towers, avait dû retourner à New York, dans son diocèse. Je me souviens que les avis étaient recueillis et envoyés au Secrétariat général. Donc, je collectais le matériel et le soumettais ensuite au vote. Le secrétaire du Synode venait me voir, lisait le matériel et me disait de retirer telle ou telle chose. Il y avait des choses qu’il ne considérait pas appropriées et il les censurait. Il y a eu, en somme, une présélection du matériel. On n’a pas compris ce qu’est un Synode. […] Il me semble fondamental de répéter – comme je le fais souvent – que le synode n’est pas une réunion politique ni une commission de décisions parlementaires. […] Parfois on va vite avec une idée, on se dispute, et puis il se passe quelque chose qui ramène les choses ensemble, qui les harmonise de manière créative. […] Le risque est aussi de perdre la vue d’ensemble, le sens des choses. C’est ce qui s’est produit avec la réduction des thèmes du synode à une question particulière. Le Synode sur la famille, par exemple. Il aurait été organisé pour donner la communion aux divorcés remariés. Pourtant, dans l’Exhortation post-synodale, il n’y a qu’une note sur ce thème, car tout le reste est constitué de réflexions sur le thème de la famille, comme par exemple sur le catéchuménat familial. Il y a donc tellement de richesse : on ne peut pas se concentrer dans l’entonnoir d’une seule question. Je le répète : si l’Église est telle, alors elle est synodale ».

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Rome, le 19 mai 2022, avec les directeurs des revues européennes de la Compagnie de Jésus

Encore sur les responsabilités de l’Occident dans la guerre en Ukraine :

« Il faut s’éloigner du schéma habituel du « Petit Chaperon rouge » : le Petit Chaperon rouge était bon, et le loup était le méchant. Ici, il n’y a pas de bons et de méchants métaphysiques, de façon abstraite. Quelque chose de global émerge en ce moment, avec des éléments qui sont très imbriqués les uns dans les autres. Quelques mois avant le début de la guerre, j’ai rencontré un chef d’État, un homme sage, qui parle très peu, vraiment très sage. Or, après avoir parlé des choses dont il voulait parler, il m’a dit qu’il était très préoccupé par la façon dont l’OTAN évoluait. Je lui ai demandé pourquoi, et il m’a répondu : « Ils aboient aux portes de la Russie. Et ils ne comprennent pas que les Russes sont impériaux et ne permettent à aucune puissance étrangère de les approcher ». Il a conclu : « La situation pourrait conduire à la guerre ». C’était son opinion. Le 24 février, la guerre a commencé. Ce chef d’État a su lire les signes de ce qui se passait. […] Le danger est que […] nous ne voyons pas tout le drame qui se déroule derrière cette guerre, qui a peut-être été, d’une certaine manière, provoquée ou non. De plus, je note l’intérêt de tester et de vendre des armes. C’est très triste, mais en fin de compte, c’est ce qui est en jeu. Quelqu’un peut me dire à ce stade : mais vous êtes pro-Poutine ! Non, je ne le suis pas. Il serait simpliste et erroné de dire une telle chose. Je suis simplement contre la réduction de la complexité à la distinction entre les bons et les méchants sans raisonnement sur les racines et les intérêts, qui sont très complexes. Alors que nous voyons la férocité, la cruauté des troupes russes, nous ne devons pas oublier les problèmes, afin d’essayer de les résoudre. C’est vrai aussi que les Russes pensaient que tout serait terminé en une semaine. Mais ils ont fait un mauvais calcul. Ils ont trouvé un peuple courageux, un peuple qui se bat pour survivre et qui a une histoire de lutte. […] Ce que nous avons sous les yeux est une situation de guerre mondiale, d’intérêts globaux, de ventes d’armes et d’appropriation géopolitique, qui martyrise un peuple héroïque ».

Sur les rapports avec le patriarcat de Moscou :

« J’ai eu une conversation de quarante minutes avec le patriarche Kirill. Dans la première partie, il m’a lu une déclaration dans laquelle il donnait des raisons pour justifier la guerre. Quand il a terminé, je suis intervenu et lui ai dit : « Frère, nous ne sommes pas des clercs d’État ; nous sommes des bergers du peuple ». Je devais le rencontrer le 14 juin à Jérusalem pour parler de nos affaires. Mais avec la guerre, d’un commun accord, nous avons décidé de reporter la rencontre à une date ultérieure, afin que notre dialogue ne soit pas mal compris ».

Contre les « restaurateurs » :

« Le Concile dont certains pasteurs se souviennent le mieux est le concile de Trente. Et ce que je dis n’est pas une absurdité. Le restaurationnisme est venu bâillonner le Concile. Le nombre de groupes de « restaurateurs » – par exemple, il y en a beaucoup aux États-Unis – est impressionnant. Un évêque argentin m’a dit qu’on lui avait demandé d’administrer un diocèse qui était tombé entre les mains de ces « restaurateurs ». Ils n’avaient jamais accepté le Concile. Il y a des idées, des comportements qui découlent d’un restaurationnisme qui, fondamentalement, n’a pas accepté le Concile. Le problème est précisément ceci : dans certains contextes, le Concile n’a pas encore été accepté. […] Vous n’étiez pas encore nés, mais j’ai assisté en 1974 à l’épreuve du Père Général Pedro Arrupe dans la XXXIIe Congrégation Générale. À cette époque, il y avait une réaction conservatrice pour bloquer la voix prophétique d’Arrupe ! […] Un jésuite de la province de Loyola s’était particulièrement retourné contre le père Arrupe, rappelons-le. Il a été envoyé dans divers endroits et même en Argentine, et a toujours causé des problèmes. Il m’a dit un jour : « Tu es quelqu’un qui ne comprend rien. Mais les vrais coupables ce sont le père Arrupe et le père Calvez. Le plus beau jour de ma vie sera celui où je les verrai pendus à la potence sur la place Saint-Pierre ». Pourquoi est-ce que je vous raconte cette histoire ? Pour vous faire comprendre ce qu’était la période post-conciliaire. Or, cela se produit à nouveau ».

Sur le synode d’Allemagne et sur le cas du diocèse de Cologne :

« J’ai dit au président de la Conférence épiscopale allemande, Mgr Bätzing : « Il y a une très bonne Église évangélique en Allemagne. Nous n’en voulons pas deux ». Le problème se pose lorsque la voie synodale vient des élites intellectuelles, théologiques, et est très influencée par des pressions extérieures. Il y a des diocèses où le chemin synodal se fait avec les fidèles, avec les gens, lentement. J’ai voulu écrire une lettre au sujet de votre parcours synodal. Je l’ai écrit moi-même, et il m’a fallu un mois pour l’écrire. Je ne voulais pas impliquer la Curie. Je l’ai fait moi-même. L’original est en espagnol et celle en allemand est une traduction. J’y ai écrit ce que je pense. Ensuite, la question du diocèse de Cologne. Quand la situation était très agitée, j’ai demandé à l’archevêque de partir pour six mois afin que les choses se calment et que je puisse voir clair. Car lorsque les eaux sont agitées, on ne peut pas voir clairement. Quand il est revenu, je lui ai demandé d’écrire une lettre de démission. Il l’a fait et me l’a donnée. Puis, il a écrit une lettre d’excuses au diocèse. Je l’ai laissé à sa place pour voir ce qui se passerait, mais j’ai sa démission en main ».

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La Vallette, le 3 avril 2022, avec les jésuites de Malte

Encore sur les censures du Synode de 2001 :

« Je me souviens qu’en 2001, j’étais rapporteur pour le Synode des évêques. En fait, le cardinal Egan était le rapporteur, mais, à cause de la tragédie des tours jumelles, il a dû retourner à New York, son diocèse. J’étais le remplaçant. Les avis de chacun ont été recueillis, même ceux des groupes individuels, et envoyés au Secrétariat général. J’ai rassemblé le matériel et l’ai mis en forme. Le secrétaire du Synode l’a examiné et a demandé de supprimer telle ou telle chose qui avait été approuvé par un vote des différents groupes. Il y avait des choses qu’il ne considérait pas comme appropriées. Il y a eu, en somme, une présélection des éléments. Clairement, on n’avait pas compris ce qu’est un synode ».

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Athènes, le 4 décembre 2021, avec les jésuites de Grèce

Sur l’effondrement numérique de la Compagnie de Jésus et de tant d’ordres religieux :

« Une chose qui attire l’attention est que la Société s’affaiblit. Quand je suis entré au noviciat, nous étions 33 000 jésuites. Combien sommes-nous maintenant ? Plus ou moins la moitié. Et nous allons continuer à diminuer en nombre. C’est un fait commun à beaucoup ordres religieux et congrégations. Elle a une signification, et nous devons nous demander ce qu’elle est. En définitive, cette diminution ne dépend pas de nous. Le Seigneur envoie la vocation. S’il ne vient pas, cela ne dépend pas de nous. Je crois que le Seigneur nous donne une leçon pour la vie religieuse. Pour nous, il a une signification dans le sens de l’humiliation. […] Qu’est-ce que le Seigneur veut dire par là ? Humilie-toi, humilie-toi ! Je ne sais pas si je me suis expliqué. Nous devons nous habituer à l’humiliation ».

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Bratislava, le 12 septembre 2021, avec les jésuites de Slovaquie

Sur les rumeurs en vue du conclave :

« [Je suis] toujours en vie. Bien que certaines personnes veuillent ma mort. Je sais qu’il y a même eu des réunions entre prélats qui pensaient que l’état du Pape est plus grave que ce qui était dit. Ils préparaient le conclave. Patience ! Dieu merci, je vais bien. Cette opération était une décision que je ne voulais pas prendre : c’est une infirmière qui m’a convaincu. Les infirmières comprennent parfois mieux la situation que les médecins, car elles sont en contact direct avec les patients ».

Sur les attaques contre le Pape François depuis l’intérieur de l’Église :

« Il y a une grande chaîne de télévision catholique qui critique sans arrêt le Pape sans se poser de questions. Je peux personnellement mériter des attaques et des insultes parce que je suis un pécheur, mais l’Église ne le mérite pas : c’est l’œuvre du diable. Je l’ai même dit à certains d’entre eux. Oui, il y a aussi des ecclésiastiques qui font de mauvais commentaires à mon sujet. Je perds parfois patience, surtout lorsqu’ils portent des jugements sans entrer dans un véritable dialogue. Là, je ne peux rien faire. Cependant, je continue sans entrer dans leur monde d’idées et de fantasmes. Je ne veux pas y entrer, et c’est pourquoi je préfère prêcher, prêcher ».

Sur l’idéologie du « retour en arrière » :

« Ce dont nous souffrons aujourd’hui dans l’Église : l’idéologie du retour en arrière. C’est une idéologie qui colonise les esprits. Il s’agit d’une forme de colonisation idéologique. Ce n’est pas vraiment un problème universel, mais plutôt spécifique aux Églises de certains pays. La vie nous fait peur. […] Nous avons peur de célébrer devant le peuple de Dieu qui nous regarde en face et nous dit la vérité. Cela nous effraie de nous lancer dans des expériences pastorales. Je pense au travail qui a été fait – le père Spadaro était présent – au Synode sur la famille pour faire comprendre que les couples en seconde union ne sont pas déjà condamnés à l’enfer. Cela nous effraie d’accompagner des personnes qui ont une diversité sexuelle. […] C’est le mal de ce moment : chercher la voie dans la rigidité et le cléricalisme, qui sont deux perversions ».

Sur l’idéologie du « gender » :

« L’idéologie a toujours un charme diabolique, […] parce qu’elle n’est pas incarnée. En ce moment, nous vivons dans une civilisation d’idéologies ; c’est vrai. Nous devons les démasquer à la racine. L’idéologie du « genre »[…] est certainement dangereuse. À mon avis, elle est dangereuse parce qu’elle est abstraite par rapport à la vie concrète d’une personne, comme si une personne pouvait décider abstraitement et à volonté si et quand elle sera un homme ou une femme. L’abstraction est toujours un problème pour moi. Cela est toutefois sans rapport avec la question de l’homosexualité. S’il y a un couple homosexuel, nous pouvons effectuer un travail pastoral avec eux, avancer dans la rencontre avec le Christ. Quand je parle d’idéologie, je parle de l’idée, de l’abstraction pour laquelle tout est possible, et non de la vie concrète des gens et de leur situation réelle ».

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Bangkok, Thailande, le 22 novembre 2019, avec les jésuites du Sud-Est asiatique

Contre « l’hypocrisie pharisaïque » :

« Il n’y a pas de recette. Il existe des principes de référence, mais le chemin à suivre est toujours un petit chemin (senderito) qui qu’il faut découvrir dans la prière et le discernement de situations concrètes. Il n’y a pas de règles définies et toujours valides. Le chemin s’ouvre en marchant avec un esprit ouvert et non avec des principes abstraits de diplomatie. En regardant les signes, on discerne le chemin à prendre. […] Parfois, au lieu de cela, lorsque nous voulons que tout soit bien organisé, précis, rigide, défini de manière toujours égale ; alors, nous devenons des païens, bien que déguisés en prêtres. Je pense que Jésus a beaucoup parlé de l’hypocrisie pharisaïque à cet égard. […] Bref, nous avons besoin de la vertu de prudence, qui est également une vertu du gouvernement. Mais attention ! Ne confondez pas prudence avec le simple équilibre. Les prudents de l’équilibre finissent toujours par se laver les mains avec leur détachement. Et leur saint patron est « saint » Pilate ».

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Maputo, le 5 septembre 2019, avec les jésuites du Mozambique et du Zimbabwe

Contre le prosélytisme :

« Je l’ai dit à maintes reprises : le prosélytisme n’est pas chrétien. Aujourd’hui, j’ai ressenti une certaine amertume à la fin de la réunion avec les jeunes. Une dame m’a abordé avec un jeune homme et une jeune fille. On m’a indiqué qu’ils faisaient partie d’un mouvement quelque peu fondamentaliste. Elle m’a dit dans un espagnol parfait : ‘Votre Sainteté, je viens d’Afrique du Sud. Ce garçon était hindou et il s’est converti au catholicisme. Cette fille était anglicane et s’est convertie au catholicisme’. Mais elle me l’a dit triomphalement, comme si elle avait fait une chasse au trésor. Je me suis senti mal à l’aise et je lui ai dit : ‘Madame, évangélisation oui, prosélytisme non’. Ce que je veux dire, c’est que l’évangélisation libère ! Le prosélytisme, en revanche, nous fait perdre notre liberté. Le prosélytisme est incapable de créer un parcours religieux dans la liberté. Il assujettit toujours les gens d’une manière ou d’une autre. Dans l’évangélisation, le protagoniste est Dieu, dans le prosélytisme, c’est soi-même. […] Malheureusement, non seulement dans les sectes, mais aussi dans l’Église catholique, il existe des groupes fondamentalistes. Ils mettent l’accent sur le prosélytisme plutôt que sur l’évangélisation ».

Contre le cléricalisme :

« Le cléricalisme est une véritable perversion dans l’Église. Le berger a la capacité d’aller devant le troupeau pour montrer le chemin, de rester au milieu du troupeau pour voir ce qui se passe à l’intérieur, et également derrière le troupeau pour s’assurer que personne n’est laissé pour compte. Le cléricalisme, au contraire, prétend que le berger se tient toujours devant lui, établit un parcours et punit d’excommunication ceux qui quittent le troupeau. C’est précisément le contraire de ce que Jésus a fait.  Le cléricalisme condamne, sépare, fruste, méprise le peuple de Dieu. […] Le cléricalisme a pour conséquence directe la rigidité. Avez-vous déjà vu de jeunes prêtres tout raides en soutane noire et chapeaux de ‘Saturne’ sur la tête ? Derrière le cléricalisme rigide il y a de graves problèmes. […] L’une des dimensions du cléricalisme est de faire une fixation exclusive sur le sixième commandement. Un jésuite, un grand jésuite, m’a dit de faire attention en donnant l’absolution, parce que les péchés les plus graves sont ceux qui ont une plus grande ‘angélicité’ : fierté, arrogance, domination … Et les moins graves sont ceux qui en ont le moins, comme la gourmandise et la luxure. Nous nous concentrons sur le sexe et nous ne donnons pas de poids à l’injustice sociale, la calomnie, les commérages, les mensonges. L’Église a aujourd’hui besoin d’une conversion profonde sur cet aspect ».

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Bucarest, le 31 mai 2019, avec les jésuites de Roumanie

Avec le peuple de Dieu :

« J’aime rester avec les enfants et les personnes âgées. Il y avait une fois une vieille femme. Ses yeux étaient précieux, brillants. Je lui ai demandé : « Quel âge as-tu ? » Quatre-vingt-sept, répondit-elle. « Mais que manges-tu pour te porter si bien ? Donne-moi la recette, » lui dis-je. « De tout ! », répond-elle – et c’est moi qui je fais les raviolis ». Je lui dis : « Madame, prie pour moi ! » Elle répond : « Je prie pour vous chaque jour ! » Et pour plaisanter, je lui demande : « Dis-moi la vérité, est-ce que tu pries pour moi ou contre moi ? » « Mais qu’on se comprenne ! Je prie pour vous ! Bien d’autres dans l’Église prient contre vous ! » La vraie résistance ne réside pas dans le peuple de Dieu, qui se sent vraiment comme un peuple. […] Dans le peuple de Dieu, nous trouvons le caractère concret de la vie, de vraies questions, de l’apostolat, des choses que nous devons faire. Les gens aiment et détestent comment on doit aimer et détester ».

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Panama, le 26 janvier 2019, avec les jésuites d’Amérique centrale

Sur l’économie « gazeuse » :

« Ce que la culture virtuelle nous offre est quelque chose de liquide, de gazeux, sans racines, sans tronc, sans rien. La même chose se passe dans le domaine économique et financier. Ces jours-ci, je lisais une nouvelle provenant du forum de Davos, selon laquelle la dette générale des pays était bien supérieure au produit brut de l’ensemble. C’est comme la filouterie de la chaîne de lettres : les chiffres grossissent, des millions et des milliards, mais en bas, il n’y a que de la fumée, tout est liquide, gazeux et, tôt ou tard, s’effondrera ».

Sur la théologie de la libération :

« Ceux qui ont condamné la théologie de la libération, ont condamné tous les jésuites d’Amérique centrale. J’ai entendu des condamnations terribles. […] À cette époque, un jour, j’ai pris l’avion pour me rendre à une réunion. J’ai quitté Buenos Aires, mais comme le billet était moins cher, j’ai fait escale à Madrid avant d’arriver à Rome. Un évêque d’Amérique centrale monta dans l’avion à Madrid. Je l’ai salué, il m’a salué ; nous nous sommes assis l’un à côté de l’autre et avons commencé à parler. Je l’ai interrogé sur la cause de Romero et il a répondu : « Nous n’en parlons même pas, vraiment pas. Ce serait comme canoniser le marxisme ». Ce n’était que le prélude. Il a continué à ce rythme. […] Mais il n’était certainement pas le seul à penser ainsi. En ce temps-là, d’autres membres de la hiérarchie ecclésiastique étaient très proches des régimes de l’époque, ils étaient très « insérés ». […] L’important est de ne pas être submergé par l’idéologie d’un côté ou de l’autre, ni même par le pire de tous : l’idéologie aseptique. « Ne vous en mêlez pas » : c’est la pire idéologie. C’était l’attitude de cet évêque rencontré dans l’avion, qui était aseptique. […] Bien sûr, certains sont tombés dans l’analyse marxiste. Mais je vais vous dire quelque chose d’amusant : le grand persécuté, Gustave Gutiérrez, le Péruvien, a concélébré la Messe avec moi et avec le Préfet de la Doctrine de la Foi, le cardinal Müller. Et c’est arrivé parce que Müller l’a conduit chez moi comme son ami. Si, à ce moment-là, quelqu’un avait dit qu’un jour le préfet de la Doctrine de la Foi allait amener Gutiérrez pour concélébrer avec le pape, ils auraient pensé qu’il était ivre ».

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Il faudrait ajouter à cette collection de paroles prononcées en liberté et révélatrices du fond de sa pensée les notes de philosophie rédigées par Jorge Mario Bergoglio dans les années 1987-1988 et publiées pour la première fois par « La Civiltà Cattolica » en 2021, citées et commentées par Settimo Cielo dans cet article :

> François, le pape qui s’autocontredit. Théorie et pratique d’un pontificat non-infaillible

Sandro Magister est vaticaniste à L’Espresso.

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Date de publication: 5/10/2022